Près de 10 ans après sa création, la Société d’incubation numérique du Gabon (SING SA) traverse une période de fortes turbulences. Alors que la structure revendique plus de 314 startups accompagnées et près de 550 millions de FCFA mobilisés, son directeur général, Yannick Ebibie Nze, aurait été relevé de ses fonctions. Dans le même temps, ses anciens locaux auraient été vidés et un projet de fusion avec le Centre gabonais de l’innovation (CGI) serait à l’étude. Réorganisation stratégique ou disparition programmée ?
Un changement de direction qui interroge
Les derniers jours n’ont rien d’ordinaire du côté de la SING SA. Selon des sources concordantes, un conseil d’administration réuni récemment pendant deux jours aurait décidé de mettre fin aux fonctions de Yannick Ebibie Nze, directeur général de la société depuis 2018.
Son départ intervient alors qu’il se trouvait en France dans le cadre d’un séjour personnel. À ce jour, son successeur n’aurait pas encore officiellement pris ses fonctions. L’intérim serait assuré par Cyrille Ndong, directeur général adjoint de la Société du patrimoine et des infrastructures numériques (SPIN) depuis janvier 2024. Ce choix n’est pas anodin. La SPIN détient en effet 30 % du capital de la SING SA pour le compte de l’État gabonais.
Cette nouvelle configuration de la gouvernance intervient alors que plusieurs signaux laissent penser qu’une réflexion plus profonde est engagée autour de l’avenir de la société.
Des locaux vidés, une nouvelle adresse introuvable
Autre élément qui alimente les interrogations : les locaux historiques de la SING SA au centre-ville de Libreville auraient été vidés. Depuis environ une semaine, les services de la société ne seraient plus présents sur le site. Un informateur rencontré sur place affirme que la structure aurait déménagé. Mais vers quelle destination ? Pour l’heure, aucune nouvelle adresse officielle n’aurait été clairement communiquée. La situation est d’autant plus surprenante que la SING SA s’est imposée depuis 2018 comme l’un des instruments majeurs d’accompagnement de l’innovation et de l’entrepreneuriat numérique au Gabon. La question se pose donc : s’agit-il d’un simple déménagement ou du premier signe visible d’une réorganisation beaucoup plus importante ?
Le scénario d’une fusion avec le CGI
Selon plusieurs indiscrétions, l’avenir de la SING SA pourrait désormais se jouer autour du Centre gabonais de l’innovation (CGI), placé sous la tutelle du ministère de l’Économie numérique. Un projet de fusion entre les deux structures serait actuellement étudié. Plusieurs scénarios pourraient être envisagés : une mutualisation des moyens, un rapprochement opérationnel, un transfert de certaines activités ou une véritable fusion. Dans l’hypothèse la plus radicale, le CGI deviendrait le principal véhicule public consacré à l’innovation et à l’accompagnement des entreprises technologiques, entraînant à terme la disparition juridique de la SING SA. Mais à ce stade, aucune décision officielle confirmant cette disparition n’a été rendue publique. 314 startups accompagnées depuis 2018 L’hypothèse d’une disparition de la SING SA peut surprendre au regard du bilan revendiqué par la structure. Depuis le lancement effectif de ses activités en 2018, la société affirme avoir accompagné plus de 314 startups.
Sur une période de huit années d’activité, cela représente en moyenne près de 40 startups accompagnées chaque année. La SING affirme également avoir accompagné environ 75 % des startups considérées comme les plus marquantes de l’écosystème numérique gabonais. Ces chiffres, s’ils sont confirmés, illustrent le poids pris par la structure dans l’accompagnement des entrepreneurs technologiques du pays. 550 millions de FCFA mobilisés Autre indicateur important : les financements mobilisés. Près de 550 millions de FCFA auraient été mobilisés au profit des entrepreneurs accompagnés par la SING. Rapporté aux 314 startups annoncées, cela représente une moyenne indicative d’environ 1,75 million de FCFA par startup. Cette moyenne ne signifie évidemment pas que chaque entreprise a reçu le même montant. Les financements peuvent correspondre à différents mécanismes, programmes et étapes de développement. Elle donne néanmoins un ordre de grandeur de l’activité financière générée autour de l’écosystème accompagné par la SING.
Un taux de survie annoncé à 68 % La société revendique également un taux de survie post-incubation de 68 % pour les startups deux à trois ans après leur sortie de programme. Autrement dit, selon cet indicateur, environ 7 startups sur 10 seraient encore actives deux à trois ans après leur passage dans les programmes d’incubation. Dans un environnement où la survie des jeunes entreprises constitue l’un des principaux défis des écosystèmes entrepreneuriaux, ce chiffre constitue un argument important en faveur du dispositif. Il reste toutefois nécessaire de connaître la méthodologie utilisée pour établir cet indicateur afin d’en apprécier pleinement la portée.
Trois incubateurs prévus, un seul effectivement mis en place
La SING est née dans le prolongement du projet eGabon, financé notamment grâce à un prêt contracté par l’État gabonais auprès de la Banque mondiale. Le projet initial prévoyait la création de trois incubateurs numériques dans les provinces de l’Estuaire, du Haut-Ogooué et de l’Ogooué-Maritime. Dans les faits, un seul aurait finalement été mis en place, dans l’Estuaire. Sur le papier, cela signifie que seulement un tiers du dispositif territorial initialement envisagé aurait été concrétisé.
Cette différence entre les ambitions initiales et leur réalisation constitue déjà un premier élément à prendre en compte dans l’évaluation du bilan global du programme. Quatre grands axes pour accompagner les entrepreneurs Au fil de son développement, la SING a structuré ses activités autour de quatre principaux leviers :
Pivot 4.0, dédié à l’incubation et à l’accélération des startups ;
Le conseil en stratégie d’innovation ;
La Digital Factory, consacrée à l’ingénierie et aux solutions numériques ;
SING Capital, destiné à l’accompagnement au financement et aux levées de fonds.
Une éventuelle fusion avec le CGI poserait donc une question importante : que deviendraient ces différents dispositifs et les équipes qui les portent ?
Le paradoxe des chiffres
C’est probablement l’un des principaux paradoxes de la situation actuelle.
D’un côté, la SING revendique près de 10 ans d’existence, plus de 314 startups accompagnées, environ 550 millions de FCFA mobilisés et un taux de survie post-incubation annoncé à 68 %.
De l’autre, la structure se retrouve aujourd’hui avec une direction générale bouleversée, des locaux libérés et un avenir institutionnel incertain.
D’où une question centrale : pourquoi remettre en cause une structure qui revendique de tels résultats ?
La réponse pourrait se trouver dans la volonté des pouvoirs publics de rationaliser les différents instruments consacrés au numérique et à l’innovation. Rationaliser ou faire disparaître ? Le rapprochement entre la SING SA et le CGI pourrait être présenté comme une opération de rationalisation.
Après plusieurs années de développement de structures publiques intervenant dans des domaines proches, les autorités pourraient chercher à réduire les chevauchements, mutualiser les ressources et simplifier le dispositif national d’accompagnement de l’innovation.
Sur le papier, une telle réforme peut se défendre.
Mais elle soulève aussi plusieurs interrogations : quel sera le coût de la réorganisation ? Que deviendront les salariés ? Qu’adviendra-t-il des programmes existants ? Et surtout, les startups actuellement accompagnées continueront-elles de bénéficier des mêmes dispositifs ?
Le véritable enjeu : que deviendront les acquis de la SING ?
Au-delà du nom de la structure, c’est donc la question de la continuité des missions qui se pose.
Depuis 2018, la SING a développé un savoir-faire et un réseau dans l’accompagnement des entrepreneurs numériques. Une éventuelle disparition juridique ne signifierait pas nécessairement la disparition de ces activités. Elles pourraient être transférées au CGI ou à une autre structure publique.






