FINANCES : Le Gabon à l’épreuve du regard des agences de notation

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Alors que le Gabon revendique une trajectoire de redressement politique et budgétaire depuis la Transition d’août 2023, l’agence Fitch Ratings campe sur une lecture sévère du risque souverain. Sa dernière analyse met en lumière une dette en forte accélération et une trésorerie sous tension, ravivant le bras de fer feutré entre exigences des marchés et priorités sociales de l’État.

Par Jean-Rovys Dabany

Dans un rapport publié le 19 décembre 2025, l’agence de notation américaine Fitch Ratings dresse un diagnostic sans concession des finances publiques gabonaises. Elle anticipe une hausse marquée de la dette publique, projetée à 80,4 % du PIB en 2025, puis 85,5 % en 2026 et 86,7 % en 2027. Une trajectoire jugée préoccupante, qui justifie le maintien de la note souveraine à « CCC », un niveau signalant un risque de crédit élevé.

Au cœur de l’analyse, Fitch pointe une détérioration significative de la trésorerie de l’État. Le Gabon ferait face à une combinaison défavorable : déficits budgétaires croissants, accès restreint aux marchés financiers, notamment dans l’espace CEMAC, et rareté des financements extérieurs. Autant de contraintes qui fragilisent la capacité du pays à honorer ses engagements à court et moyen termes.

Cette pression financière s’est traduite par une accumulation rapide des arriérés de paiement, tant sur le plan intérieur qu’extérieur. Selon les données de la Direction générale de la dette, les arriérés ont atteint 443,6 milliards de FCFA à fin octobre 2025, soit une augmentation de plus de 174 milliards de FCFA par rapport à décembre 2024. Un signal rouge pour les créanciers bilatéraux et multilatéraux, mais aussi pour le secteur privé local, directement exposé aux retards de paiement de l’État.

Fitch relie également cette dégradation à la réorientation budgétaire opérée depuis le changement de régime d’août 2023. La Transition militaire, confrontée à de fortes attentes sociales, a procédé à une augmentation sensible des dépenses publiques. Résultat : le déficit budgétaire devrait, selon l’agence, atteindre 6,1 % du PIB en 2025, contre 3,7 % en 2024, accentuant la pression sur les équilibres macroéconomiques.

Dans ce contexte, la dette publique totale poursuivrait sa trajectoire ascendante jusqu’à frôler 87 % du PIB en 2027. Un niveau largement supérieur à la médiane de 66 % observée pour les pays notés dans les catégories B, C et D. Fitch met en garde contre un manque de transparence sur certaines opérations financières prévues en 2025, laissant planer le risque d’un endettement réel supérieur aux projections actuelles.

Autre point clé du rapport : l’absence de perspective de programme avec le Fonds monétaire international (FMI), souvent perçu comme un filet de sécurité pour les États sous tension financière. « Aucun nouveau programme du FMI ne sera mis en place », tranche l’agence, évoquant l’accumulation continue des arriérés extérieurs, une politique budgétaire expansionniste et la nécessité probable de réformes politiquement sensibles dans un climat institutionnel encore fragile.

Face à cette lecture jugée pessimiste, les autorités gabonaises avancent une autre temporalité. Depuis plusieurs mois, elles planchent sur la conception d’un programme économique propre, censé intégrer les réalités sociales et politiques du pays, avant toute éventuelle sollicitation du FMI. Une stratégie qui privilégie la souveraineté de décision, mais qui devra, tôt ou tard, convaincre les agences de notation et les marchés que le redressement budgétaire est non seulement souhaité, mais crédible.

Entre urgence sociale et discipline financière, le Gabon marche ainsi sur une ligne de crête. Fitch, elle, observe sans concession.